Schweizerischer Katholischer Presseverein
Association Catholique Suisse pour la Presse
Associazione Cattolica Svizzera per la Stampa

Journalisme: l’avenir appartient-il aux petits?

Révolution numérique oblige, les journalistes sont appelés à toujours plus de polyvalence dans un contexte professionnel qui se précarise. Dans les profondes mutations actuelles, les petites rédactions spécialisées pourraient tirer leur épingle du jeu. Tour d’horizon des conséquences de l’avènement du numérique et de ses défis.

Je n’ai jamais connu ce qu’il faut bien appeler « la révolution » numérique qui bouscule les médias traditionnels. Ou plutôt, je n’ai jamais connu le journalisme au temps où Internet ne s’immisçait pas dans les rédactions. A l’époque, me raconte-t-on parfois, les compétences alternatives qu’on demandait à certains journalistes étaient de coller des bandes entre elles en évitant de marcher dessus lorsqu’on les transmettait par télex. Tout cela reste assez flou pour un journaliste de la génération Y.

Trois en un

Une chose est sûre : Internet a fait sauter les distinctions médiatiques qui faisaient la complémentarité de la presse écrite, de la radio et de la télévision. Il rassemble la plupart des forces des médias traditionnels : instantanéité, archivage, profondeur, interactivité. C’est un service supplémentaire offert à l’internaute, qui a pour corollaire de transformer le journaliste en espèce de dieu Shiva tenant en ses multiples mains un stylo, un carnet de notes, un micro, un appareil photo, un trépied, un téléphone portable et un ordinateur portable.

Comment exiger un travail de qualité de ces nouveaux touche-à-tout ? Les journalistes les plus choyés ont encore leur cour : cameramen, correcteurs, photographes, preneurs de son, réalisateurs, titreurs, ou encore monteurs forment la cohorte de ces journalistes privilégiés. C’est un gage de qualité incontestable, mais de plus en plus rare.

Aujourd’hui, il ne suffit plus d’écrire – et d’écrire encore et encore. Il faut aussi photographier, filmer, monter, mettre en ligne. Toujours mieux. S’il y a une part d’illusion à vouloir acquérir autant de compétences, il y a tout de même une marge de progression passionnante. D’autant qu’elle est servie par des outils de plus en plus accessibles et peu encombrants.

Les fondamentaux, toujours d’actualité

Les mutations sont profondes, mais elles n’ont pas atteint les fondamentaux du métier. A commencer par la loi de proximité. Sur Internet, le meilleur moyen d’atteindre son public, c’est de lui offrir des nouvelles qui le concernent. La pertinence reste le maître-mot du journalisme numérique. L’injonction « écrire pour être lu » n’a pas pris une ride. Lisibilité, clarté du vocabulaire, orthographe, ou encore précision de l’angle n’ont que faire de la révolution numérique. En revanche, « écrire pour être lu » sur Internet implique désormais un minimum de connaissances techniques qui peuvent avoir de grands effets.

En démultipliant le nombre d’émetteurs, Internet et les réseaux sociaux confirment également l’importance des règles déontologiques du métier. Ce qui distingue le journaliste du communicateur lambda reste la rigueur dans le traitement de l’information. Vérification des sources, contextualisation, analyse, impartialité n’ont jamais été aussi nécessaires.

Le tournant multimédia

Au chapitre des défis, il faut ajouter l’intégration effective du multimédia. C’est encore un objectif à atteindre pour la grande majorité des rédactions. Augmenter un article d’une photo ou d’une vidéo est une étape, mais le tournant multimédia implique de dépasser les clivages entre médias traditionnels pour les utiliser de façon réellement complémentaire. Un sujet multimédia se décline en textes, images, illustrations, infographies. L’émergence des « récits multimédia immersifs » – ou « longs formats » – est ici emblématique. L’élan précurseur vient du New-York Times qui publiait « Snow Fall » en 2012. Chaque aspect rédactionnel sera servi par le média qui lui est le plus adapté pour une expérience immersive dans le sujet traité .

L’épineuse question du financement

Le potentiel est énorme et va certainement ouvrir de nouveaux horizons. Mais sur Internet, l’argent reste le nerf de la guerre. Et dans ce domaine, les modèles économiques sont encore à inventer. Pour un site d’information qui fonctionne – à l’instar de Mediapart – combien de tentatives ratées ?

La réflexion est en cours, avec ses orientations contrastées. Un premier modèle s’intéresse à la quantité. Plus il y a de visiteurs, plus les encarts publicitaires deviennent rentables. Simpliste, mais dangereux parce que la surenchère du clic ne fait pas toujours bon ménage avec la qualité de l’information – voire parfois avec les règles déontologiques du métier .

Reste la piste qualitative. S’il veut rencontrer son public, un média doit lui offrir du lien, créer une communauté autour d’une information spécifique pour laquelle l’internaute est prêt à délier les cordons de sa bourse parce qu’il ne la trouvera pas gratuitement sur le site d’un mastodonte de l’information. Ici, les groupes socioculturels – aux rangs desquels l’appartenance religieuse a sa place – constituent un public de choix pour des rédactions spécialisées. S’il n’y a pas de méthode Coué, leur monétisation sera toujours plus facile à envisager que celle d’un média généraliste. L’avenir appartient-il aux petits ? Ce n’est pas impossible.